Mylène Farmer - Interview - Têtu - 19 décembre 2012



19 DECEMBRE 2012

TÊTU (Janvier 2013)

Interview par Jérôme Béglé


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Pourquoi avez-vous posé en garçonne ?
Je trouve ça plutôt sexy... J'adore le smoking. Un vêtement intemporel et raffiné.


Le cigare, le smoking, la pose, on pense irrésistiblement à Marlene Dietrich...
Ou à Julie Andrews dans Victor Victoria. Des femmes courageuses qui n'hésitaient pas à jeter le trouble à une époque où les femmes étaient confinées au foyer. Le plus troublant, finalement, est l'impact érotique de ces femmes sur les hommes. La subversion attise les sens...


Auriez-vous aimé vivre dans ces années 1930 où l'ambiguïté sexuelle était assumée, acceptée et presque élevée au rang d'art de vivre ?
Probablement pas. Cette ambiguïté était réservée à une élite artistique. Les femmes n'avaient pas d'autres droits que celui de vivre dans l'ombre, sans pouvoir exprimer leur voix et qui plus est, contraintes par une morale guidée par une société machiste et rétrograde. Dans un espace aussi étroit, seul le pouvoir de séduction restait une valeur sûre. C'est important mais pas suffisant pour s'épanouir.


Auriez-vous pu ou êtes vous déjà tombée amoureuse d'une femme ?
D'une belle personne, homme ou femme, oui sans hésitation. Le coup de foudre, la passion ça existe. Serait bien imprudent celui qui pense maîtriser l'élan du coeur.


Qu'y a-t-il de masculin en vous ?

Rien. Je me sens profondément femme avec les qualités et les défauts d'une femme.


Qu'y a-t-il de fondamentalement différent entre un homme et une femme ?
L'intuition sans doute... D'ailleurs ne parle-t-on pas d'intuition féminine ? Les hommes et les femmes sont différents et cette différence est une richesse. Tout ce qui tend à lisser cette différence est contre nature. L'uniformité est l'antichambre de l'ennui. Chaque personne devrait être respectée pour sa personnalité et non selon une différence chromosomique.


Auriez-vous aimé être un homme ?
[Sourire.] Non je ne crois pas... Ou peut-être par curiosité, l'espace d'un instant. Pour comprendre ce qui reste parfois un mystère.


Y'a-t-il, selon vous, une musique pour les hommes et une autre pour les femmes ?
Certainement pas. Une mélodie peut cueillir chacun d'entre nous. Et révéler en nous des émotions inattendues. La musique touche des sentiments qui dépasse largement la question du sexe.


Jean-Paul Gaultier et, avant lui Yves Saint Laurent ont gommé les différences vestimentaires entre les hommes et les femmes. Pensez-vous qu'ils aient plus fait pour l'égalité des sexes que bien des mouvements revendicatifs et bruyants ?
Ils ont donné une silhouette à une époque qui était prête à l'accepter. C'est un hommage de deux hommes aux femmes de leur vie... [Sourire.] Yves Saint Laurent et Jean-Paul Gaultier ont compris les femmes avec élégance. Greta Garbo ou Lauren Bacall étaient des femmes d'une élégance folle. Elles avaient un style, bien plus qu'une mode qui va et vient. Le style perdure. Les couturiers de génie ont fait bouger les lignes.


Vous comportez-vous exactement de la même façon avec vos amies femmes et vos amis hommes ?
Oui, bien sûr. Et je passe sans effort d'une humeur vestimentaire à une autre. Du talon aiguille aux godillots de Chaplin. J'étais garçon manqué. Mais j'aime les dessous chics. Tiens... Je n'ai jamais essayé des dessous chics avec des godillots... Peut-être une idée pour Jean-Paul ?


La question du mariage pour tous enflamme la société française. Y êtes-vous favorable ?
Je me suis déjà exprimée à ce sujet. Il me semble que c'était dans Têtu, d'ailleurs. Je ne pense pas que cette question doit être regardée du point vue de la morale. La Déclaration des droits de l'homme commence par : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits." De nombreuses personnes ont payé au prix de leur vie pour que ce principe soit appliqué. Mon point de vue est sans ambiguïté : je préfère un mariage gay à un mariage triste. [Sourire.]


Et l'adoption par des couples homosexuels ?
Si c'est le droit pour des orphelins d'investir un foyer chaleureux, c'est un progrès. L'amour panse les plaies quand il est réel et authentique.


Comment expliquez-vous que vous soyez si populaire chez les homos ?
Je ne suis pas certaine de pouvoir mesurer cette popularité communautaire. Et cela va au-delà de toute orientation sexuelle. Tout artiste a un lien identitaire avec son public. Les raisons sont multiples, complexes et mystérieuses.


Elle m'a dit - la première chanson de votre nouvel album - évoque une relation d'amour entre deux femmes. Avez-vous hésité à l'écrire ou était-ce aussi naturel qu'un autre texte ?
Lorsque j'ai écrit cette chanson, nous n'étions pas coeur du débat qui anime notre société. Elle m'est venue spontanément comme tout ce que j'écris.


Le dernier couplet dit : "Elle aime une fille, elle se sent au bord du rebord." Du rebord de quoi ? Du rebond ou du grand saut dans le vide ?
Du grand saut dans le vide. Quand on a le coeur dans la gorge, qu'on a le sentiment de n'être plus compatible avec la vie. C'est cela être au bord du rebord, au bout du chemin...


Pensez-vous que l'homosexualité féminine soit moins bien acceptée que celle des hommes ?
Je le crains. C'est semble-t-il une inégalité entre les hommes et les femmes.


Vous arrive-t-il de choisir des musiques ou d'écrire spécialement des textes pour ce public ?
Non. Lorsque j'écris, j'exprime des idées mêlées de mots et de sons. Je lance des bouteilles à la mer sans savoir où elles échoueront. Parfois, elles ne se perdent pas dans l'océan !


Votre disque et les affiches de votre tournée vous montrent en blanc platine. Est-ce l'occasion de vous réapproprier votre personnalité et votre image ?
C'est curieux de se voir autrement ! Mais pas d'inquiétude : à l'issue de ce voyage astral, je réintègrerai mon corps !



Retranscription le 14 décembre 2012


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