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Sylvie Lancrenon - Interview (Photo - Juin 2015)







Natalie Engelstein, à l'origine de Fragile, évoque avec la photographe cette séance de prise de vue mémorable avec Mylène.


Natalie Engelstein : Je retrouve Sylvie à la terrasse d'un café parisien. Elle se souvient de la genèse du projet Fragile. C'est en sortant du concert Timeless que tu as formulé ton désir de photographier Mylène...
Sylvie Lancrenon : Oui. L'artiste que j'ai vue sur scène m'a impressionnée et ce spectacle m'a donné envie de la découvrir autrement, de capter en elle l'invisible... Tu as saisi au vol mon désir et tu as eu l'idée de provoquer cette rencontre.


Vous avez en commun ce mélange de force et de fragilité, et j'ai senti que Mylène allait pouvoir, en confiance, se livrer à toi.
Je me souviens de notre premier rendez-vous. Je suis timide et elle aussi. Nos échanges étaient ponctués de silences. J'ai été troublée par son intelligence et sa douceur. Comme tu le sais, la peau c'est mon obsession et la peau de Mylène est transparente comme de la porcelaine. J'ai photographié beaucoup d'actrices dans ma carrière, peu ont une carnation comme la sienne. Isabelle Hupert a elle aussi ce teint à la fois diaphane et lumineux. Elle n'était pas maquillée et son visage m'a inspirée, a confirmé mon désir de la photographier sans artifice. Le défi était lancé ! Il me fallait être à la hauteur de mon modèle.


Dès le lendemain, on s'est mises au travail !
Il fallait proposer à Mylène une histoire forte à raconter et l'imaginer dans un décor. Tu m'as aidée, grâce à ta formation d'assistance réalisatrice dans le cinéma, à concevoir cette séance comme une préparation de film.


Oui, je t'ai abreuvé de repérages de hangars, de piscines, de friches industrielles pour finalement aboutir dans un studio parisien !
Oui, car ce sont ces décors qui m'ont ramenée à une proposition plus intimiste, voir minimaliste. Quand au stylisme, c'est une robe comme celle que portent les danseuses de Pina Bausch, qui s'est imposée, comme une seconde peau.


Tu voyais Mylène comme une danseuse ?
Sa manière de bouger sur scène m'avait marquée. Sa façon de se mouvoir m'a servi de base à mon histoire : cette séance c'est l'histoire d'un corps !


Comme as-tu eu l'idée de mélanger ce corps à l'argile et au talc ?
L'argile, c'est Mylène. Lors de notre deuxième rendez-vous, elle m'a évoqué le plaisir quelle avait de toucher cette matière, j'ai ensuite décliné cette idée avec le talc et le voile.


Chaque phase de création a été partagée avec Mylène, le choix du décor, de la robe, des matières... Travailles-tu souvent de cette manière avec les artistes que tu photographies ?
Non, c'est la première fois mais tu sais, Mylène est une véritable artiste et son regard est si juste. Il me correspond, fait écho à ma sensibilité.


Quels souvenirs gardes-tu de cette séance avec Mylène ?
Le challenge... Il était de taille, je devais en une après-midi raconter une histoire qui deviendrait la nôtre. Je me souviens de son arrivée. Mylène entre sur le plateau. J'ai la vision d'une femme aérienne, volontaire ! Tu sais, je sens immédiatement quand la personne que je photographie est avec moi ! Il faut que ça colle entre nous deux ! Il faut que Mylène se sente bien


Nous avons construit une loge de fortune sur le plateau pour que Mylène soit proche du décor.
Oui, et j'ai eu envie de la photographier comme une petite souris, pendant qu'elle se préparait. J'avais besoin de l'approcher tel un animal que l'on observe avant de l'apprivoiser !


Nous avons choisi des personnes qui travaillent aussi sur des films. Que ce soit John Nollet (chef coiffeur), Carole Lasnier (chef maquilleuse) ou Michel Amathieu (chef op), Jean-Hugues de Chatillon (chef déco), tous connaissent la concentration extrême que nécessitent les plateaux de cinéma.
Je ressentais que vous étiez à l'écoute de la séance, dans une telle discrétion.


Je pense que Mylène a aussi ressenti cette bienveillance qui régnait sur le plateau...
Ce qui m'a marqué c'est de découvrir Mylène si généreuse devant mon objectif. Nous avons travaillé de 12 heures à 18 heures sans nous arrêter ; elle s'est abandonnée totalement. Avant d'entamer notre séance, j'avais trois souhaits en tant que photographe : capturer son grain de peau au naturel, ressentir son corps et la photographier au plus près. Mes souhaits se sont réalisés... J'ai vécu cette séance comme un cadeau.


Tu m'as dit à la fin de cette séance avoir eu l'impression de l'avoir filmée avec une caméra plus que de l'avoir photographiée avec un appareil.
Oui, car je n'ai pas utilisé de pied. Mon Nikon ne m'a pas quitté des mains ! Comme au cinéma quand on tourne caméra à l'épaule. Quand Mylène était derrière le voile, j'ai senti que ce qui se passait devant mon objectif était très fort, alors j'ai viré l'autofocus de mon appareil et je suis restée en focus manuel jusqu'à la fin.


Pourquoi ?
J'ai fait mon point à la main pour être encore plus dans l'intimité avec Mylène. Là il y a une magie, qui arrive plus fort que lorsque le point se fait de manière automatique. L'autofocus, c'est une forme de sécurité.


Tu avais peut-être envie d'accompagner, à ta manière, Mylène dans cette mise en danger qu'a été cette séance ? Finalement, tu as retrouvé aussi cette technique de mise au point utilisée lors de ton premier job car tu as démarré ta carrière comme photographe de plateau. Je me souviens du moment où tu as présenté la sélection de photos à Mylène...
J'appréhendais un peu son regard même si, paradoxalement, je pressentais qu'elle allait aimer le résultat. Nous nous sommes arrêtées sur les mêmes photos et avons sélectionné tant de clichés que l'idée d'en faire un livre est apparue comme une évidence !


Mylène Farmer est la muse de ta première exposition. Qu'est-ce qui t'a incité à franchir le pas ?
Une photo, une seule, a servi de déclic : une page dans le livre où Mylène est étendue sur une bâche vu d'en haut... J'ai eu un coup de foudre pour ce cliché qui m'a donné envie de le voir en très grand tirage.


Il y a beaucoup de gros plans de ses mains, de ses hanches, de ses pieds... au point même que certaines photos semblent presque abstraites...
C'est une exposition centrée certes sur Mylène mais sur certains clichés on ne voit pas son visage : c'est comme une sculpture. Elle reprend les grands thèmes du livre.


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