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Mylène Farmer - Interview - Stars Magazine - Mars 1989



  • Date
    Mars 1989
  • Média / Presse
    Stars Magazine (HS - N°22)
  • Interview par
    Marc Thirion et Jean-François Vincent
  • Fichiers
    Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989  Mylène Farmer Presse Stars Magazine Avril 1989
  • Catégories interviews



Interview réalisée au bar de l'hôtel Georges V à Paris.


Stars Magazine : A quel moment avez-vous songé à donner une suite au clip de Libertine ?
Mylène Farmer : Le personnage était très fort, nous avions envie de le voir vivre plus longtemps. L'idée d'une suite n'était donc pas exclue dès le tournage de Libertine. Tout a resurgi avec Pourvu qu'elles soient douces, même s'il était difficile, voire complexe, de greffer cette histoire autour de la chanson.


Stars Magazine : Pouvez-vous revenir sur le tournage de ce clip ?
Mylène Farmer : Nous avons passé huit jours dans la forêt de Rambouillet. Debout à cinq heures du matin et couchés le lendemain vers une heure. J'ai tenu à être présente en permanence, même lorsque je ne tournais pas. L'équipe technique était composée de cinquante personnes, auxquelles il faut ajouter les quelques six cents figurants. C'étaient des engagés dans l'armée ou des appelés. Nous avons également travaillé avec un conseiller historique. C'était essentiel pour la crédibilité de tout ce qui touchait à cette époque. Il m'a appris, par exemple, que les femmes tenaient le pistolet différemment des hommes. Si ce clip a été le plus dur à tourner, il s'est révélé le plus passionnant.


Stars Magazine : Pour vous, le clip est-il un luxe ou un moyen d'imposer vos chansons ?
Mylène Farmer : Le clip de Pourvu qu'elles soient douces a coûté près de 280 millions (en anciens francs soit environ 530 000 euros, NDLR). On peut donc parler de luxe ! Pour ce qui est de la seconde partie de votre question, je crois aujourd'hui en avoir la réponse. La chanson a démarré comme une fusée, ce qui est toujours un peu effrayant. C'est peut-être le fruit de quatre années de travail. Toujours est-il que, si ce clip a enrichi la question, il n'a pas été le facteur primordial de sa bonne marche.


Stars Magazine : Ce besoin d'illustrer vos chansons en images correspond-il à la pensée de Gainsbourg comme quoi la chanson est un art mineur ?
Mylène Farmer : Non, il s'agit d'un art comme les autres. D'ailleurs, Gainsbourg a rectifié sa déclaration par la suite en affirmant : "Les arts mineurs sont en train d'enculer les arts majeurs". La musique est essentielle à l'homme, comme le sont les images et les mots. Et puis tout dépend de qui s'immisce dans cet art, hélas souvent galvaudé !


Stars Magazine : Pourquoi ce choix du XVIIIè siècle ?
Mylène Farmer : Je redécouvre aujourd'hui l'histoire, qui ne m'intéressait guère à l'école. J'adore les costumes du XVIIIè, j'adore me projeter dans cette époque. Avec Libertine, elle s'est imposée d'elle-même.


Stars Magazine : Vous semblez avoir néanmoins un côté passéiste ?
Mylène Farmer : Vous faites allusion à mon goût profond pour les costumes, les décors ? Certes, je les aime. Je dirais que j'aime le costume pour le costume. Le fait est que je me sens mieux dans des costumes d'époque, souvent plus masculins. Les cols officiers ou les chemises à jabot, je peux tout aussi bien les porter dans la vie. En littérature, je suis plus attirée par le XIXè siècle. Par contre, si je devais tourner au cinéma, je préfèrerais être projetée dans un univers antérieur.


Stars Magazine : Et l'Angleterre ?
Mylène Farmer : C'est un pays que je connais mal, j'ai donc peu de choses à en dire. Je lui préfère la culture française. Le clip est un peu ironique envers les anglais, mais pas méchant. Tout au plus, souligne-t-il la le côté maniéré des anglais de l'époque.


Stars Magazine : Venons en à la scène et au rendez-vous fixé au Palais des Sports en mai prochain.
Mylène Farmer : Je sais être attendue au virage. Les gens me pousseraient à placer ma tête sous la guillotine, mais je ne suis pas sûre qu'ils vont me la couper. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour ne pas laisser tomber la lame. Mais par provocation, je l'affûte ! Rien n'est plus excitant... Monter sur scène est un projet ambitieux, et ce, dans n'importe quelle salle. Dès le début, j'ai tenu à placer la barre très haute. Je ne voulais pas une salle dite intimiste. La communication avec le public est évidemment nécessaire mais j'aime aussi l'idée de distance, d'une scène grande et profonde. La salle du Palais des Sports est celle qui a allumé en moi une petite flamme. Il va falloir que je surprenne, je le sais. Je ne peux rien en dévoiler, mais je travaille déjà tous les jours sur la chorégraphie du spectacle. Je me suis imposée un rythme de travail draconien.


Stars Magazine : Avez-vous une idée du public qui viendra vous voir ?
Mylène Farmer : Il sera composé en grande majorité de jeunes, mais pas seulement. C'est normal, vus les thèmes abordés dans mes chansons. Ce qui prouve qu'on peut être une artiste populaire tout en cultivant un certain élitisme. De toute évidence, il existe une envie de démolir les tabous, de se violer, soi et le public, avec des thèmes qui ne sont pas populaires. Seul Gainsbourg avait su jusqu'à présent les aborder. J'ai envie de succès mais, depuis mes débuts, je n'ai fait aucune concession. De Maman a tort à Libertine, nous ne sommes pas dans le mouvement pop. D'autres facteurs rentrent d'évidence en jeu, comme la médiatisation. Une partie du public s'attache à la personnalité d'une artiste, l'autre à son image.


Stars Magazine : Êtes-vous perfectionniste dans tous les domaines ?
Mylène Farmer : Je suis en quête de perfection. C'est une faille de ma personnalité, un défaut. On peut ne pas aimer ce propos. C'est pourtant l'image transparente de mon original. Ne pas être attaquable, c'est ne pas tendre de perches.


Stars Magazine : Justement, parlons un peu de vos rapports avec la presse. Vous ne la recevez qu'en échange d'une couverture...
Mylène Farmer : La couverture ou rien, c'est ce à quoi vous faites allusion ? Quand vous démarrez, on vous rappelle souvent ce que vous n'êtes pas encore. J'ai souffert et beaucoup travaillé pendant quatre ans. Maintenant, je suis en droit de demander quelque chose, une récompense peut-être. Pour moi, une couverture c'est magique et beau. La demander peut sembler agressif à certains. Je les laisse libres de ne pas parler de moi. Ce n'est pas grave.


Stars Magazine : Auriez-vous un ego surdéveloppé par rapport aux autres artistes ?
Mylène Farmer : J'ai assurément un ego très fort. Mais pour moi, c'est plus la couverture en tant qu'objet qui compte. J'ai toujours admiré l'emballage d'un cadeau. C'est vrai, je suis narcissique !


Stars Magazine : Qui est Mylène par rapport à Farmer ?
Mylène Farmer : Mylène et Farmer sont mon identité, mon nom. Le tout forme sur moi et sur ma popularité une protection. Il n'y a pas de différence entre Mylène, ma vie intime, et Farmer, ma vie professionnelle. Je suis toujours la même, quelles que soient les situations dans lesquelles je me trouve.


Stars Magazine : Parvenez-vous à écrire pendant les périodes de promotion ?
Mylène Farmer : Je voudrais dire tout d'abord que l'écriture a été pour moi une thérapie. Je l'ai découverte seule quand je vivais mal le passage de l'adolescence à l'âge adulte. Je l'ai ressentie comme un viol. Écrire, c'est s'avouer des choses. Il m'est arrivé de rayer des phrases que ma main écrivait. Mon esprit me poussait à les retirer. Je ne me sentais pas encore prête pour les révéler.
Pour en revenir à la question, je ne peux pas écrire en période de promotion car j'ai besoin d'une concentration permanente. Tout ce que je peux faire, c'est extraire des phrases de mes lectures ou des pensées. Le plus gênant, c'est que j'arrive de moins en moins à ouvrir un livre. Pour lire, j'ai besoin de temps, de repos, comme un recueillement, ce qui m'est impossible quand je travaille beaucoup. Je parviens heureusement à dévorer un livre de temps en temps. Je vous recommande L'apprentissage de la ville et Le bonheur des tristes de Luc Dietrich. Il est mort d'une blessure de guerre alors qu'il écrivait un troisième bouquin sur les hôpitaux psychiatriques.


Stars Magazine : Vous prenez un malin plaisir à brouiller votre personnage ?
Mylène Farmer : Je n'aime pas jouer. Quand je parle, je ne joue pas. Je hais les jeux, sous toutes leurs formes. Sans doute par appréhension de perdre. De plus je ne triche pas. Tricher, c'est mentir. La façon dont je me présente est le reflet de mes sentiments internes. La monotonie est si laide...


Stars Magazine : Dans Ainsi soit je..., avez-vous l'impression de vous être entièrement dévoilée ?
Mylène Farmer : Oui, par rapport à une volontaire inhibition antérieure. Cet album est presque un viol organisé de ma personne, dû à des contextes, à une écriture. Ce viol était un besoin, comme celui de me dévoiler par l'écriture. J'ai l'impression d'avoir dit des choses qui m'étonnent moi-même. Sur mon premier album, je n'avais écrit que trois textes. Avec Ainsi soit je..., je suis arrivée à transmettre d'autres choses, sur des thèmes que je juge inépuisables.


Stars Magazine : Vous brillez dans l'ombre du mystère de votre personne. Est-ce consciemment ?
Mylène Farmer : C'est plutôt une volonté, pas toujours affirmée certes. Je suis dans la position suivante : avoir besoin de points couverts pour mieux me dévoiler.


Stars Magazine : Et si l'inspiration, un jour, n'était plus au rendez-vous ?
Mylène Farmer : Si je sens en moi une faiblesse, je n'écrirai plus. S'il y a une qualité que je m'accorde, c'est bien l'honnêteté. Je n'aime pas jouer, je ne sais pas tricher.


Stars Magazine : Parlons du duo Farmer - Boutonnat.
Mylène Farmer : C'est la magie d'une rencontre dans le domaine créatif. Je crois qu'on peut parler d'une source intarissable. Peut-être, un jour, aurons-nous besoin de nous échapper mais pour l'instant nous ne vivons ni tension ni fatigue, du moins pour ce qui regarde le public.


Stars Magazine : Vous laissez volontairement planer un doute sur votre relation ?
Mylène Farmer : Je ne veux pas de jardin secret qui devienne lieu commun. Ma vie privée m'appartient, je n'ai aucune envie d'en parler. Je préfère écrire des textes. C'est de toute façon complexe. Je pourrais vous dire une chose aujourd'hui et son contraire demain. Il n'est pas facile de se protéger. Quelquefois, j'éprouve même un malaise car j'aimerais répondre. Mais il existe ce barrage du journaliste et de la projection sur le public. Je suis néanmoins, beaucoup moins bloquée en interview que je ne l'étais à mes débuts. C'était vraiment terrible !


Stars Magazine : Le terme de Pygmalion employé par beaucoup pour évoquer Laurent Boutonnat vous gêne-t-il ?
Mylène Farmer : Ça me laisse indifférente. Je réponds simplement que deux personnes sont nées en même temps. Bien sûr le terme de producteur est toujours plus magique aux yeux des gens que celui d'interprète. Mais je suis en paix avec moi-même et mon album Ainsi soit je....


Stars Magazine : Laurent Boutonnat a su vous rendre dans vos clips à la fois pudique et provocante. Imaginez-vous quelqu'un d'autre derrière la caméra ?
Mylène Farmer : Fameux paradoxe que ma nudité dans les clips. Elle était certainement liée à Laurent. Si demain un autre me le demandait, je ne sais comment je réagirais. Là, je savais qu'il n'y avait aucune trahison, aucune vulgarité. Laurent ne m'impose jamais rien. Il y a avant tout dialogue entre nous.


Stars Magazine : Vous parlez de nudité au passé ?
Mylène Farmer : Certainement et pourtant je n'ai aucune idée du sujet de mon prochain clip. Mais cette fois, je crois que c'est terminé.


Stars Magazine : Même pour un long-métrage ?
Mylène Farmer : C'est différent : si ça présente une utilité évidente pour le sujet, pourquoi pas ? Un corps de femme est beau s'il est bien filmé.


Stars Magazine : Mylène et l'érotisme, un phantasme ?
Mylène Farmer : Oui. J'aime l'érotisme, c'est très beau, mais je dis non au sexe. Je l'abolis. Je suis une romantique, violente et sensuelle.


Stars Magazine : Vous disiez pourtant auparavant ne pas aimer votre personne ?
Mylène Farmer : Paradoxe ! Je suis propulsée dans le courant avec une étiquette paradoxe. Comme dit le proverbe : "Apprends à cultiver ce dont les autres se moquent". Mais je ne le fais pas par jeu !


Stars Magazine : Êtes-vous désormais en parfait accord avec votre corps ? La fameuse question du miroir...
Mylène Farmer : Le miroir est fondamental dans ma vie. J'ai en permanence besoin de mon reflet. Il n'est pas toujours celui que j'espérais mais il ne m'empêche pas de me jeter au devant d'une scène.


Stars Magazine : Vous êtes très attachée à la notion d'androgynie ?
Mylène Farmer : Je me sens éternellement androgyne. Adolescente, j'étais une fille manquée, je rejetais toute féminité. J'ai vécu une période pas très agréable. Aujourd'hui j'ai l'impression de changer un peu. Une transformation à la fois physique et mentale.


Stars Magazine : Une personnalité complexe se dégage de vous...
Mylène Farmer : On parle de fragilité. Elle existe certainement mais je ne suis pas que fragilité. Je crois avoir une force de caractère masculine.


Stars Magazine : Comment vous séduit-on ?
Mylène Farmer : C'est un sujet un peu difficile à aborder. Disons que les choses immédiates me séduisent : n'importe quoi, un regard, une façon de se mouvoir. Mais je veux bien m'échapper de ce sujet.


Stars Magazine : Parlons de solitude.
Mylène Farmer : J'aime la solitude. Plus on devient un personnage public et plus on y plonge. Il faut s'y faire et l'apprivoiser.


Stars Magazine : Vous donnez l'impression de vivre en dehors du temps présent.
Mylène Farmer : Je ne me désintéresse pas de l'actualité mais mes jouissances viennent d'ailleurs. Je refuse néanmoins l'isolement total, qui deviendrait dangereux.


Stars Magazine : Pourtant vous évoquez la mort, le suicide ?
Mylène Farmer : Des thèmes et des actes. J'ai croisé la mort sans m'en être approchée. Ça marque à vie. Je pense à une phrase d'Edgar Poe : "La vie est une longue tragédie dont le héros est un ver conquérant". Si je devais choisir, je préférerais la congélation à la déchéance physique.


Stars Magazine : Croyez-vous en la réincarnation ?
Mylène Farmer : Je voudrais bien croire à l'immortalité et à l'existence d'un dieu. J'aime cette idée d'un être supérieur. Une petite histoire me revient en tête. Deux poissons sont dans un bocal. L'un d'eux demande : "Dieu existe-t-il ?". L'autre répond : "Si Dieu n'existait pas, qui nous changerait notre bocal ?"


Stars Magazine : Croyez-vous au destin ?
Mylène Farmer : Il y a les élus et les autres. De cette élection peut naître soit une grande élévation, soit l'abîme le plus profond. Certaines choses nous sont données, à nous de les enrichir.


Stars Magazine : Si vous n'aviez pas été Mylène Farmer ?
Mylène Farmer : Comme je suis très attirée par les singes, je dirais Diane Fossey. Elle a vécu avec les gorilles. Dans une vie antérieure, je crois avoir été une souris. Dans mes rêves, il y a souvent des souris.


Stars Magazine : Les nuits de Mylène ?
Mylène Farmer : Je ne suis pas insomniaque. Mais j'ai des nuits difficiles, sans réveils subits mais tourmentées, faites de rêves et de cauchemars. Des nuits surpeuplées. Je n'ai pas un sommeil réparateur qui me laisse fraîche et dispose le lendemain matin.


Stars Magazine : Votre attirance pour les animaux est-elle le signe d'une fuite du monde des humains ?
Mylène Farmer : C'est une forme de solitude, de lâcheté peut-être. Ne pas vouloir affronter la réalité des êtres. Par ailleurs, j'ai un besoin tactile de les caresser.


Stars Magazine : Le masque ?
Mylène Farmer : On rejoint ce que j'ai dit précédemment. Je n'ai pas de masque qui me voile la face. Même si, parfois, je dois faire des efforts par rapport aux autres. J'essaie de leur faire partager le moins possible mes moments difficiles. L'artiste n'est pas seul à souffrir.


Stars Magazine : Parlons de la musique que vous écoutez.
Mylène Farmer : J'ai une attirance pour les musiques de film. En ce moment, j'écoute celle de The Mission. J'aime aussi Moricone, John Barry, Delarue, Goldschmitt. Mais j'écoute aussi Peter Gabriel, Kate Bush, Laurie Anderson et beaucoup de classique. Mais là encore j'ai besoin de temps, comme pour la lecture. Une préparation est nécessaire...


Stars Magazine : Vous ne faites partie d'aucun courant musical, d'aucune bande d'artistes. Est-ce volontaire ?
Mylène Farmer : C'est vrai, j'ai très peu d'amis dans ce métier. Je préfère être entourée de personnes qui font un métier éloigné du mien.


Stars Magazine : Si nous terminions par vos passions ?
Mylène Farmer : J'aime les animaux mais nous en avons déjà parlé. J'ai deux singes. J'ai plutôt des passions artistiques. J'admire tout ce qui est création. Plus jeune, j'ai pratiqué le modelage, la poterie. Le contact avec la terre est si particulier...

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