Interview
publiée dans l'édition dominicale du quotidien
suisse "Le Matin".
Interview réalisée dans une suite de
l'hôtel Royal Monceau.
Interview pour la promotion de l'album Interstellaires
sorti le 06 novembre et réunissant Mylène, Sting
et Martin Kierszenbaum. Ce dernier était bien
présent lors de l'interview mais a choisi de rester en
retrait.
Le Matin : Comment vous
êtes-vous rencontrés ?
Sting : La première fois que j'ai rencontré
Mylène, c'était à Londres. Elle
était venue me voir alors que je donnais un concert de
musique de la Renaissance dans une église. Elle
était magnifique. Puis je l'ai revue à New York,
pour ma pièce The
Last Ship. Nous avons eu un contact, nous nous sommes
appréciés et je connaissais sa
légende. Je savais qu'elle était une grande star.
Elle m'intriguait beaucoup. Et Martin, le directeur de ma maison de
disques ici présent, m'a proposé d'enregistrer un
duo avec elle, ce que j'ai accepté très
volontiers. Quand il m'a demandé si j'avais une chanson
à lui proposer, je n'y ai pas réfléchi
trop longtemps. Je me suis souvenu de celle que j'avais
écrite il y a douze ans, Stolen Car, qui
était en réalité un duo entre un homme
et une femme. Je cherchais la femme parfaite. Et voilà !
Elle l'a aimée, nous l'avons chantée ensemble,
sans garantie que ça marcherait, qu'elle aurait du
succès. L'aventure était agréable et,
en plus, on est numéro un en France, c'est juste incroyable.
Je suis très content, très fier de ce que nous
avons fait. Mais tout relève d'une heureuse
coïncidence !
Mylène Farmer : Je crois que je vais
répéter ce qu'a dit Sting, mais
c'était un souhait et un rêve pour moi de
travailler avec lui. Je connais sa musique depuis très
longtemps et j'avais très envie de le rencontrer. Mon
manager est aussi un ami de Sting, il a travaillé avec lui
sur sa comédie musicale. Je me souviens
évidemment de cette rencontre, c'était incroyable.
Le Matin : Sting, vous
chantiez seul cette chanson, Stolen
Car, en 2003, sans connaître le même
succès. Souhaitiez-vous lui rendre justice ?
Sting : Oui, il manquait l'ingrédient magique :
Mylène ! Parfois, c'est comme à la
pêche, il faut savoir attendre...
Le Matin : Dans la
chanson Hungry for You,
avec Police, vous chantiez entièrement en
français, est-ce que vous compreniez ce que vous chantiez ?
Sting : C'est ma femme qui l'a traduite car elle parle parfaitement le
français. Mais c'est une chanson très vulgaire,
très érotique... Pour moi, la langue, c'est de la
musique. Je peux chanter en français, en allemand, je ne
suis pas forcément sûr de comprendre ce que je
chante mais j'en donne l'impression.
Mylène Farmer : La langue est avant tout une musique. A
l'époque, on me demandait si j'allais traduire ou adapter
mes chansons en anglais. J'en aurais été
incapable car je ne maîtrisais pas suffisamment cette langue.
J'aime toutes les langues mais plus particulièrement la
langue française, qui est si riche.
Le Matin : Pourquoi avoir
choisi de travailler avec le producteur et compositeur Martin
Kierszenbaum, qui a notamment travaillé avec Lady Gaga ?
Mylène Farmer : J'ai rencontré un homme avant
tout, un musicien, un compositeur, quelqu'un qui aime
particulièrement la musique, qui est intelligent. Il a des
origines espagnoles, il est très Européen. Un
patron de label, c'est impressionnant, mais je me suis
attachée à l'homme, à son
âme, à ce qu'il pouvait m'apporter et à
ce que nous pouvions partager.
Sting : Laissez-moi vous parler de Martin parce que c'est un cas
vraiment unique. Depuis de nombreuses années, les maisons de
disques sont gérées par des gens qui vendent la
musique comme du savon. Lui est à la fois musicien et
directeur artistique et je pense que c'est l'avenir. La musique doit
revenir à ce qu'elle est : une industrie entre des
musiciens, entre des gens qui parlent musique, qui comprennent la
musique et ne parlent pas que du business.
Le Matin : L'un et
l'autre protégez votre intimité. Encore un point
qui vous réunit.
Mylène Farmer : Il y a une forme de pudeur et de
difficulté à parler de soi, parfois
même de son travail. Je crois que nous sommes tous les deux
des personnes réservées, plutôt
discrètes.
Sting : On peut mener sa carrière et gérer ses
relations avec les médias de différentes
manières. La première est de les ignorer,
complètement. La deuxième, c'est de faire avec,
de les engager. Mais en entrant dans ce jeu-là, tu as
toujours un loup derrière les oreilles. On ne peut pas
laisser aller les choses, il faut être prudent,
précautionneux. J'ai toujours parlé aux
médias. Je n'ai pas le choix. Je ne peux pas
décider de ne plus vous adresser la parole.
Le Matin : En effet,
quand le public n'a pas d'information, il fait naître des
mythes et des rumeurs. On a dit que Mylène Farmer vivait
avec un orang-outan, qu'elle dormait dans un cercueil. Et vous, Sting,
quelle légende circule sur votre compte ?
Sting : Elle dort dans un cercueil ? Est-ce que ses dents et ses ongles
poussent pendant la nuit ?
Mylène Farmer : Tout est vrai ! (Rires.) En revanche, j'ai
vécu avec un petit singe, un capucin, pendant vingt-trois
ans, qui est décédé maintenant.
Peut-être est-ce pour cela qu'on a imaginé un
orang-outan...
Sting : Moi, je ne peux pas rivaliser avec une personne qui dort dans
un cercueil. Ma façon de dormir est beaucoup trop normale !
Le Matin :
Mylène Farmer, comment réagissez-vous
à ces rumeurs ?
Mylène Farmer : Depuis que le monde est monde, on
idéalise des personnes, on invente des choses, il y a des
rumeurs. Il faut les prendre avec distance et amusement, tout
ça n'est pas bien grave.
Le Matin : Aujourd'hui,
vous avez choisi de parler ensemble, comme pour mieux vous dissimuler
l'un derrière l'autre, non ?
Mylène Farmer : Il y a ce duo, avec Sting, et puis c'est
vrai que c'est plus facile pour moi. Sting a eu la grande
générosité de m'accompagner dans cette
promotion, et je vais me répéter, c'est un cadeau
de la vie pour moi. Sting qui parle de moi... Moi, j'aime surtout
parler des autres, finalement, les écouter, apprendre d'eux.
Ça m'est beaucoup plus naturel d'évoquer l'autre
que de parler de moi.
Le Matin : Cet album vous
montre plus apaisée, plus lumineuse. Est-ce le cas ?
Mylène Farmer : Apaisée ? Je ne le pense pas
encore. Mais quand on écrit un album, il y a d'un
côté le texte, le thème, bien
sûr, et de l'autre la musique, qui est tout aussi importante,
qui habille ce thème. C'est là que Martin a
apporté beaucoup à l'album.
L'atmosphère, des images presque
cinématographiques, la musique est faite pour ça,
pour vous faire voyager.
Le Matin : Ce disque
donne des pistes sur le scénario d'un prochain spectacle.
L'avez-vous déjà en tête ?
Mylène Farmer : J'irai sur scène avec cet album
le jour où je déciderai d'y aller. Pour
l'instant, ce n'est pas le cas.
Le Matin : Vous avez
signé un dessin pour Charlie
Hebdo, illustré un conte de Michel Onfray, qui
est publié en même temps que l'album. C'est plus
facile de vous exprimer ainsi que par des mots ?
Mylène Farmer : Oui, ça me permet de ne pas
mettre des mots mais de mettre le mot sur le trait, comme pour Charlie. Quant
à Michel Onfray, c'est un très joli conte
philosophique auquel j'ai participé. Il m'a
proposé de faire les illustrations et, là encore,
c'était un merveilleux cadeau. J'ai fait ça
durant ma période d'album et de plâtre
(après une double fracture à la jambe, ndlr),
c'était deux jolis voyages qui m'ont beaucoup
aidée.
Le Matin : Vous avez
publié un album de photos intitulé Fragile. C'est une
référence à la chanson que Sting a
composée en 1987 ?
Mylène Farmer : Oui, je lui ai emprunté ce nom
car c'est l'une de ses chansons que je préfère.
Le mot est tellement joli à prononcer dans la langue
anglaise comme dans la langue française. Je trouve que
ça accompagnait bien cette séance photos.
Le Matin : Sting, cette
chanson qui prend vie dans la bouche d'autres artistes, comme la
reprise qu'en a faite Cassandra Wilson, ça vous touche ?
Sting : Oui, c'est un sentiment intense quand une personne reprend ta
chanson, qu'elle la traite à sa manière, qu'elle
ajoute quelque chose à la version originale à
laquelle tu n'avais pas pensé. C'est comme regarder
ses enfants grandir, quitter la maison pour aller à
l'université.
Le Matin : Est-ce que vos
chansons vous appartiennent encore ?
Mylène Farmer : Non, une fois qu'on les enregistre en
studio, qu'on les met sur un CD ou un vinyle, elles sont ailleurs. Et
c'est bien pour ça qu'on écrit. Pour accompagner
l'autre. La chanson, c'est un don de soi, c'est partager les choses.
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