Sophie Tellier - Interview (2011)
Pour tous, Sophie Tellier est et restera l'éternelle rivale de Libertine. Pourtant, en lisant attentivement le livret de l'album L'autre..., nous découvrons qu'une certaine Sophie a participé aux chœurs du tube Désenchantée. Il s'agit bel bien de Sophie Tellier ! L'occasion de la rencontrer pour discuter avec elle de ce rôle dans lequel nous la connaissons peu...
Styx Magazine : La première tournée de Mylène s’est terminée le 8 décembre 1989 au Palais Omnisports de Paris-Bercy. Quels souvenirs gardez-vous de cette dernière date ?
Sophie Tellier : Déjà c’était une consécration de finir à Bercy pour une artiste dont c’était la première tournée ! Pour nous tous, c’était une première puisqu’il n’y avait pratiquement aucun artiste français qui faisait Bercy à l’époque. Donc c’était un événement assez considérable. Il régnait une effervescence incroyable. J'avais déjà fait Bercy avec Prince, en 1987, car j’avais travaillé sur un clip issu d’un live. Pendant une semaine, on avait travaillé sur la scène du Palais Omnisports. Avec Prince, ce n’était pas désagréable (rires)!
Cette dernière date avec Mylène était remplie d’émotions car on se rendait compte qu’on bouclait une boucle. On ne savait pas s’il y aurait une suite. Enfin ça avait le goût d’une dernière : il y avait la joie d’un accomplissement, de tout ce qui s’était passé les six mois précédents – voire les années précédentes en ce qui me concerne – et le fait qu’on sache que chaque geste qu’on faisait sur scène, c’était pour la dernière fois, sans doute.
Styx Magazine : Dans quel état moral étiez-vous tous après cette tournée ?
Sophie Tellier : Dans une sorte de baby-blues : sur scène, on ouvre toutes les portes de la sensibilité donc on est totalement dans le don, la générosité. Et quand tout à coup ça s’arrête, on se retrouve à n’avoir plus personne à qui donner tout ça, c’est le vide.
Styx Magazine : A propos de blues, il y a une photo de Mylène prise lors de cette tournée qui illustre la pochette du single À quoi je sers... : elle est assise, le visage enfouit dans ses mains, visiblement en train de pleurer. Cette photo est-elle une mise en scène ou a-t-elle été prise sur le fait ?
Sophie Tellier : Dans mon souvenir, c’est plutôt une photo 'volée', pas une mise en scène…
Styx Magazine : Concernant À quoi je sers… pourquoi n’apparaissez-vous pas dans le clip de cette chanson ?
Sophie Tellier : Parce que je n’étais pas là au moment du tournage. J’étais en tournée à l’étranger, en Allemagne ou en Belgique me semble-t-il. C’est donc une amie qui m’a remplacée.
Styx Magazine : Quelque temps après la fin de cette tournée, Mylène et Laurent commencent à travailler sur l’album L’autre... et font appel à vous pour les chœurs de Désenchantée. Pourquoi ?
Sophie Tellier : Simplement parce qu’ils m’ont toujours entendue chanter pendant les répétitions de danse. Donc je pense qu’ils ont eu envie que je vienne poser une petite voix sur l’une de leur chansons. C’était assez symbolique, une collaboration amicale.

Styx Magazine : Vous-même, aviez-vous un désir particulier de chanter à l’époque ?
Sophie Tellier : J’ai toujours chanté en fait ! Par exemple, à cette époque, j’ai joué et chanté dans Emilie Jolie et Peter Pan et on m’a souvent engagée comme chanteuse sur scène. Mais j’ai toujours fait ça à travers le prisme d’un personnage car je ne me sentais pas du tout crédible en tant que chanteuse.
Styx Magazine : Est-ce Laurent ou Mylène qui a fait appel à vous pour les chœurs ?
Sophie Tellier : Je ne me souviens pas précisément. Mais je pense que ce doit être Laurent puisque c’est plutôt lui qui était en charge de ça.
Styx Magazine : Pourquoi n’avez-vous participé à aucun clip issu des singles de l’album L’autre... ?
Sophie Tellier : Un manque d’occasion sans doute. On avait fait un peu un triptyque à travers la reine/sorcière de Tristana et la rivale de Libertine. Donc ils ont sans doute pensé que le personnage de la méchante était épuisé. L’espèce d’entité négative que je représentais avait fini sa carrière. Mais si on me l’avait proposé, je l’aurais volontiers fait parce que j’ai toujours apprécié leur univers visuel et leurs propositions esthétiques.
Styx Magazine : Revenons un peu à l’album L’autre.... En tant qu’amie de Mylène et Laurent, avez-vous eu l’occasion d’être présente durant tout l’enregistrement de l’opus ?
Sophie Tellier : Non, uniquement pendant l’enregistrement des chœurs de Désenchantée. Ça a été très court, ça nous a demandé une journée de travail tous ensemble. Mylène était là pendant l’enregistrement, elle intervenait un peu pour nous diriger. Mais tout le travail en amont était fait, nous sommes juste venus poser nos voix pour les chœurs. L’ambiance était très agréable ! Mais de toute façon, toute cette période, je l’ai vécue comme une période de succès, de chances. Ca se passait bien, très bien. Il n’y avait pas de crise, c’était très harmonieux. Nous étions très contents de nous voir. Et puis nous apprécions d’être dans d’autres conditions, ceux des studios d’enregistrements…
Styx Magazine : Discutiez-vous un peu avec Mylène de la création des chansons ?
Sophie Tellier : Non pas vraiment. Elle était assez discrète sur ses 'secrets de fabrication'. En fait, on se retrouvait parfois chez Mylène et Laurent et durant les prémices de la création des chansons, c’était plutôt Laurent qui jouait un truc et me demandait : "Alors ça Sophie, c’est un tube ou pas ?" et moi je lui répondais "Bien sûr que c’en est un !" (rires). Il avait des gimmicks incroyables !
Styx Magazine : Vous rappelez-vous de l’état d’esprit de Mylène et Laurent au moment de la création de l’album ? Etaient-ils stressés, sous pression ?
Sophie Tellier : J’ai toujours eu l’impression que Laurent était assez confiant. Même s’il pouvait se poser de vraies questions et être un peu tourmenté, il avait toujours cette espèce de confiance profonde dans tout ce qu’il faisait. Je ne les ai jamais sentis avec un couteau sous la gorge. Évidemment qu’ils voulaient que ça marche, qu’il y avait un stress de création et que la concentration était extrême. Mais il n’y avait rien de désespéré. Tout ça se faisait dans une concentration très ludique je dirais. De mon point de vue en tous les cas.
Styx Magazine : Aviez-vous conscience, à l’époque, en enregistrant Désenchantée, de participer à un si énorme tube ?
Sophie Tellier : Je me rappelle qu’en entendant la mélodie, ça m’a tout de suite semblé être un tube. Un peu comme Sans contrefaçon. J’avais entendu Laurent la jouer et c’était une évidence. On sentait bien que ça allait marcher. Mais je ne savais pas à quel point ! Il faut dire que Désenchantée est un peu la synthèse de tout ce que Mylène disait dans ses précédents albums. Le mot même, 'désenchantée', parle exactement de ce que pouvait ressentir son public. Et elle a vraiment pointé du doigt ce qui se passait à cette époque-là.
Styx Magazine : Mais Mylène a toujours revendiqué le fait que ce texte n’avait pas de connotation politique puisqu’elle parle avant tout d’elle et de ses ressentis. Pourtant, il est vrai que l’on peut en faire cette lecture. Vous, quel est votre regard sur ce titre ?
Sophie Tellier : C’est vrai qu’au départ, un texte est souvent issu de quelque chose d'assez intime. Et parfois, au final, on s’aperçoit que ça peut s’étendre à l’universel, que ça peut parler aussi de tout le monde, qu’il peut y avoir une deuxième lecture. C’est un peu le cas de cette chanson qui, malheureusement, reste toujours d’actualité !
Styx Magazine : Que pensez-vous des nouvelles collaborations musicales de Mylène pour l’album Bleu Noir ?
Sophie Tellier : Elle avait sans doute envie de se renouveler, de croiser d'autres chemins, de trouver d'autres influences, d'autres sons. C'est un risque et je trouve ça bien qu'elle l'ait pris. J'adore les prises de risques, les virages à 180°.
Styx Magazine : Mylène et Laurent évoquaient-il le fait de travailler indépendamment l’un de l’autre à l’époque ?
Sophie Tellier : Non, peut-être qu'ils en ont parlé en rigolant, comme ça, de façon un peu cynique mais je ne me souviens pas de ça vraiment. Mais j'étais là vraiment à la période de grande osmose entre eux.
Styx Magazine : Revoyez-vous Mylène aujourd'hui ?
Sophie Tellier : Non. J'ai des nouvelles par des amis proches qui sont encore en contact avec elle, comme Christophe Danchaud. Mais ça s'arrête là. Si elle avait envie de me revoir, ça me ferait très plaisir mais je ne suis pas demandeuse parce que je ne veux pas interférer dans son intimité.
Styx Magazine : Que ressentez-vous aujourd’hui à l’idée d'être à ce point associée à Mylène dans l’esprit des fans ?
Sophie Tellier : Je suis très fière d'avoir mis ma petite pierre à l'édifice, d’avoir participé à quelque chose de qualité, qui dure. Et ça m'amuse quand on m'en reparle car ce ne sont que de bons souvenirs, de belles images qui me reviennent. A l’époque, j'étais toute jeune, c'était merveilleux, je vivais un conte de fée pour le coup. De danseuse, je suis tout de suite passée à chorégraphe et comédienne. Mylène et Laurent m'ont mis le pied à l'étrier. Et quand j'ai dit à Mylène, en 1992, que je ne voulais plus travailler avec elle parce que je voulais faire ma carrière de comédienne, elle l’a très bien compris.
Styx Magazine : Mais Mylène est très exclusive avec les personnes avec lesquelles elle travaille. Donc elle ne vous en a vraiment pas voulu ?
Sophie Tellier : Nous avions des liens assez amicaux et on en a beaucoup discuté ! D’ailleurs je me souviens de longues conversations entre nous, dans sa cuisine, à propos de ça (rires). Ceci dit, elle m'a rappelée quelque temps après pour participer à la tournée 96. Elle voulait que je quitte la pièce de théâtre dans laquelle je jouais pour que je vienne répéter avec elle à New York. Mais comme je voulais vraiment essayer de faire mon propre chemin en tant que comédienne, je n’ai pas accepté. Mais ce fut un choix très douloureux pour moi de dire non !
Styx Magazine : Et ça ne vous dérange pas de parler de Mylène, des années après la fin de votre collaboration ?
Sophie Tellier : Je ne dis pas oui à tout le monde ! Même pour les dernières interventions télé que j'ai faites, j'ai demandé à avoir les questions par internet avant. Et puis c'est sûr qu'à un moment donné, je vais arrêter ! (rires) Vingt ans après, il y a prescription sur certaines choses donc ça ne me dérange pas de parler de Mylène, mais moi je dois aussi tracer ma route ! C'est toujours 'agréablement nostalgique' d'évoquer des moments forts et fondateurs du passé !